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Table ronde autour de l'ouvrage "Sous ses pas naissent les fleurs, Goethe sur le chemin de l'islam"

Dernière mise à jour : 7 mai

Compte-rendu de la table ronde organisée au CAREP-Paris le 28/11/2023



Modération de la table ronde :

Samir Abdelli, doctorant en Histoire, EHESS – CETOBaC


Intervenants :

Louis Blin, historien et diplomate, European University Institute Stefania Carriglio, doctorante en anthropologie, EHESS – CéSor Masbah Hajar, doctorante en anthropologie, EHESS – CETOBaC Anaïs Massot, traductrice



Goethe, Lamartine, Hugo, Rimbaud, ces auteurs du XIXe siècle se sont intéressés à l’islam, à sa culture et à sa spiritualité. Au sein du courant artistique de l’orientalisme romantique, ils ont présenté une image renouvelée de l’islam à leurs publics européens à une époque en perte de repères, en proie aux transformations politiques, sociétales et culturelles. Leurs productions littéraires ont construit un pont, une passerelle, entre deux espaces qui sont de plus en plus représentés comme exclusifs et incompatibles. Au-delà de la forme artistique orientaliste, quel était leur rapport personnel avec l’islam ? C’est ici que leurs parcours divergent, allant de simple intérêt esthétique à adhésion spirituelle.


Lors de cette table ronde, nous nous sommes penchés sur le rapport de l’écrivain allemand Johann Wolfgang von Goethe avec l’islam à la lumière de l’ouvrage de Francesca Bocca-Aldaqre et Pietrangelo Buttafuoco Sous ses pas naissent les fleurs, Goethe sur le chemin de l’islam (Éditions Fenêtres, 2023). Cet ouvrage, alliant écriture analytique et littéraire, souligne l’attachement fort de l’auteur à la spiritualité musulmane. Certaines des œuvres de Goethe relativement connues en France, telles que le Divan occidental-oriental et la pièce de théâtre Mahomet, démontrent une connaissance particulièrement poussée des croyances de l’islam.


Les auteurs soutiennent que Goethe, à un moment de son parcours spirituel, a dépassé la perspective orientaliste, qui observe la culture musulmane depuis une distance, et a embrassé la foi musulmane. L’ouvrage retrace ce cheminement vers l’islam à travers ses pièces de théâtre, sa poésie, ses écrits scientifiques mais aussi dans sa correspondance avec Marianne von Willemer et avec son disciple Johann Peter Eckermann. Il analyse, au fil de ses lectures, de ses rencontres, l’importance croissante que l’islam occupe dans la vie de Goethe. Les auteurs relisent tous les ouvrages majeurs de Goethe, dont son Faust, à la lumière de cette foi naissante. Enfin, ils analysent ses derniers instants, et son mouvement perceptible du doigt accompagné d’un murmure de l’attestation de foi musulmane.


Cependant, l’ouvrage ne parle pas de conversion, les indices d’un attachement profond non pas seulement à l’Orient mais aussi à l’islam en tant que foi sont livrés sans être classifiés comme une conversion d’une foi à une autre. Goethe n’a jamais déclaré publiquement une foi musulmane, il ne montre que quelques signes à peine perceptibles d’une pratique de cette foi.


Des chercheurs qui ont travaillé sur Goethe ont mis en avant d’autres sources d’inspiration spirituelle de Goethe, ont décelé une forme d’holisme, de déisme, un syncrétisme, et un rejet de l’aspect dogmatique des religions dans son œuvre. C’est donc une lecture possible du personnage et de son cheminement qui est présentée dans cet ouvrage, soulignant un aspect qui est resté longtemps inexploré, notamment avant les travaux de Katharina Mommsen.


L’intérêt du travail de Francesca Bocca-Aldaqre et Pietrangelo Buttafuoco consiste à présenter une lecture musulmane de Goethe et à révéler la matrice coranique de son œuvre, ce qui nécessite une connaissance préalable de ce texte. Le format inhabituel d’une écriture analytique basée sur un travail d’archives poussé entrecoupée d’une écriture littéraire, romancée et poétique permet de combler les vides et les absences des sources écrites, d’imaginer le processus intérieur de Goethe, dont les signes extérieurs apparaissent dans sa correspondance. Ce procédé, arbitraire, subjectif, et imaginaire, mis en œuvre dans cet ouvrage souligne la distinction entre l’aspect intérieur/extérieur de la foi, entre le privé et le public, le visible et l’invisible. En soi, c’est un procédé goethien, pour qui l’imagination et l’intuition devaient être reconnues comme sources de connaissance.


C’est précisément cette subtilité et cette nuance qui ont sous-tendu les discussions de cette table ronde. Qu’est-ce qu’une conversion ? Comment comprendre les parcours spirituels qui ne rentrent pas dans le schéma du passage définitif et marqué d’une foi à une autre ? Que représentait l’islam pour Goethe et comment a-t-il influencé son œuvre ? L’exemple de Goethe permet aux intervenants de proposer une réflexion sur le lien entre orientalisme, islamophilie et conversion dans leurs propres domaines de recherche.


Trois axes de réflexion ont guidé nos discussions. Nous avons tout d’abord abordé le rôle de l’esthétique musulmane dans le parcours et l’œuvre de Goethe. Nous avons souligné la fascination esthétique, spirituelle et visuelle qu'éprouvait Goethe pour l'islam, tout comme Victor Hugo, Rimbaud et Lamartine. Nous avons évoqué les spécificités du XIXe siècle et les affinités électives entre la poésie et l’islam au XIXe siècle. À une époque où le poète se considérait comme un prophète de son temps, chargé de réenchanter le monde, il se retrouvait dans l’esthétique poétique de la parole révélée dans l’islam et pouvait s’identifier au Prophète Muhammad. Cet engouement orientaliste des auteurs et artistes occidentaux a contribué à construire une forme d'altérité esthétique et éthique à partir de laquelle l'Occident a forgé sa propre identité.


Le deuxième axe de réflexion portait sur la perception que Goethe avait de l’islam. Goethe avait une vision particulière de l’islam, il semblait répondre à son intuition sur l’origine unique de toute chose, à une perspective holistique, cette notion est visible dans ses œuvres littéraires mais aussi ses œuvres naturalistes, scientifiques, notamment dans sa recherche de la plante primordiale, et dans sa phénoménologie de la nature qui donne une place à l’intuition et de l’imagination dans la méthode scientifique. Nous avons discuté de l’importance de la notion de fitra, nature originelle, dans l’œuvre de Goethe et plus particulièrement dans sa pièce de théâtre Faust, de sa perception de la nature universelle de la spiritualité musulmane, et de sa fascination face à la langue arabe, des thèmes que les anthropologues retrouvent fréquemment dans leurs enquêtes de terrain auprès des convertis à l’islam en France.


Enfin, notre troisième axe de réflexion portait sur la question de la conversion à la lumière du cheminement spirituel de Goethe. Quand est-on converti ? Quand on adhère à des principes ? Quand on adhère à des pratiques ? Quand on déclare publiquement sa foi ? La notion de conversion englobe des aspects intimes et relationnels et l’initiation à l’islam de Goethe s’est faite exclusivement par les textes, l’aspect communautaire étant tout à fait absent. Nous avons présenté quelques éléments d’analogie avec d’autres milieux lettrés, savants, pour penser l’éventail de positions différentes qui pouvait ressortir au sein des milieux français qui se sont intéressés à l’islam et l’ont conjoint avec une perspective croyante et subjective.


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