top of page

Quelle langue parle Dieu ?

Dernière mise à jour : 12 mars







 


Dans les trois grands monothéismes, Dieu parle aux hommes. En revanche, les modalités de cette communication diffèrent en fonction des religions et au sein même de chacune d’elles. Trois auteurs esquissent la manière dont le judaïsme, le christianisme et l’islam abordent le paradoxe entre un Dieu transcendant, extérieur à sa création, et la possibilité d’une révélation. Ils démontrent brillamment comment une incohérence apparente – Dieu s’abaisserait donc à parler la langue des hommes ? Ne sommes‑nous pas trop faillibles pour le comprendre pleinement ? – conduit au déploiement d’une créativité enthousiasmante au sein des trois grands monothéismes.

 

 Les trois langues de Dieu dans le judaïsme : la Loi, l’Esprit et l’Histoire

 

Alfred Bodenheimer montre à quel point la vision qu’ont les Juifs de Dieu et de sa langue a évoluée en fonction du contexte historique. Dès la destruction du premier temple de Jérusalem et l’exil qui a suivi, il a fallu opérer un changement de paradigme, abandonner l’idée d’un Dieu lié à un territoire et à ses souverains. Au cours de leur histoire, les Juifs n’ont eu de cesse de s’adapter afin d’assurer la survie de leur religion malgré la dispersion géographique de leur peuple.

 

Si l’on observe l’évolution de l’approche juive sur la question de la langue de Dieu, on remarque que la fin annoncée du prophétisme et la dispersion géographique de la population et des lieux de rituels a fait naître le besoin de nouveaux modes d’expression, qui émane­raient tous d’une seule et même source d’autorité leur assurant une cohésion.  (p. 59)

 

Ainsi, le développement des « trois langues » de Dieu qu’identifie l’auteur (la Loi, l’Esprit et l’Histoire, qui correspondent aux trois chapitres de son essai) coïncide selon lui avec les trois grandes périodes de l’histoire juive. Il existe des interactions entre ces langues, elles ne sont pas complétement dissociées les unes des autres. Surtout, elles témoignent toutes du fait que le judaïsme n’a jamais cessé de croire à la communication et à la compréhension possible entre Dieu et les hommes.

 

« Une fois Dieu a parlé, deux fois j’ai entendu. » De la langue de Dieu comme thème de la théologie chrétienne

 

Les Pères de l’Église, les premiers chrétiens et ceux du Moyen‑Âge, tous admettaient qu’il existe plusieurs lectures de la Bible, et considéraient cela comme une richesse. Cependant, de la fin du Moyen-Âge jusqu’au XIXe siècle, on observe le déplacement de l’idée d’un texte « inspiré » à un texte qui serait directement attribuable à la parole divine, par conséquent dépourvu d’erreurs. La Bible aurait été entièrement dictée à ses auteurs par le Saint Esprit. Or, une telle conception empêche de résoudre les incohérences pourtant nombreuses dans le texte, et décrédibilise de ce fait le message de la Bible. Dans les années 1960, le besoin d’un nouveau souffle se fait sentir. Ainsi, lors du IIème concile du Vatican, l’Église va reconnaître que la Révélation est le fruit d’un dialogue entre Dieu et les Hommes, mais elle continue d’être interprétée comme un événement au cours duquel les Hommes sont passifs et objets de la supériorité divine.


Toutefois, souligne l’auteur, le IIème concile aura permis de dynamiser la conception de la Révélation qu’entretenait le christianisme. Dieu ne s’exprime jamais directement : dès lors qu’il y a langage, il y a intervention humaine. Ce qui s’exprime dans la langue des hommes, quand bien même il s’agirait d’un message divin, peut donc faire l’objet de critiques. Michael Seewald cite le psaume 62, 12 : « Dieu a parlé une fois, deux fois j’ai entendu ». D’après lui, cette phrase signifie que l’unité de ce qui est dit n’est pas à confondre avec une unité des lecteurs ou des auditeurs. La richesse de l’histoire chrétienne vient de la richesse des lectures possibles de ses textes. Il est vital de ne pas figer la parole divine dans une seule interprétation.

 

La langue de Dieu dans l’islam, ou la clarté à travers l’ambiguïté

 

Parmi les six piliers de la foi de l’islam, quatre sont liés au thème de la communication avec Dieu : il faut croire en Dieu, aux anges et aux prophètes (en tant que messagers), ainsi qu’aux livres célestes (en tant que résultat de la médiation). Exception faite des anges et de Moïse, Dieu ne communique pas directement, pas même avec les prophètes. Ce sont les Hommes qui ont créé des expressions pour transmettre le message divin. Autrement, Sa parole serait incompréhensible pour les Hommes, car elle est Une. Thomas Bauer se prononce pour un retour à la conception de la langue de Dieu développée par la civilisation de l’islam classique. Le Coran est relativement court, ce qui implique que Dieu se tait sur énormément d’aspects. Il revient aux érudits musulmans de livrer un effort d’interprétation pour compléter, en quelque sorte, le Coran et la tradition. Si le texte était univoque, alors les Hommes ne seraient pas incités à s’interroger et à chercher la vérité.


L’ambiguïté permet de développer la recherche et la connaissance. Dieu ne s’exprime pas simplement de manière ambiguë, il parle au moyen de l’ambiguïté. Ainsi, bien que nous n’ayons jamais développé de sixième sens afin d’entendre la langue de Dieu directement, il ne faut pas le voir comme une lacune, au contraire. D’après Thomas Bauer, la manière dont l’islam a cherché à résoudre et à éclaircir les ambiguïtés a largement contribué à renforcer la foi et à enrichir la culture. Cela ne pouvait advenir qu’à condition d’accepter l’ambiguïté avec enthousiasme et de préserver les espaces particuliers nécessaires à la communication entre Dieu et les Hommes.

 

 

La presse en parle

 

« […] Au‑delà même de la croyance ou non en Dieu, les auteurs expérimentent, procèdent par association d’idées, et adoptent un ton subjectif. C’est ainsi qu’ils s’efforcent de mettre en lumière la représentation d’un Dieu qui parle comme étant le “noyau” des trois religions, tout en résistant à la tentation de faire une synthèse de ces représentations. [...] Avec cette notion de “noyau” qui relie les religions, à savoir la représentation d’un Dieu qui parle, Bauer, Bodenheimer et Seewald apportent chacun une contribution nuancée, contextualisée, prenant en compte la culture et l’histoire, mais aussi pleine d’humilité, offrant des textes complémentaires et bien documentés, à une compréhension de soi interreligieuse, et même interculturelle, dans un domaine où la crise de l’ambiguïté s’aggrave de nos jours. Il ne s’agit pas simplement d’une explication réussie, mais d’une véritable performance scientifique et littéraire que nous devons mettre en avant, célébrer et encourager ! [...] Une expérience scientifique portée par une réflexion interreligieuse aussi stimulante que respectueuse. »

Dr. Ulrich Kobbé, recension disponible sur ce lien .

 

« Le judaïsme, le christianisme et l’islam sont liés par la croyance en un Dieu qui se révèle. Ce Dieu transcendant, cet Autre absolu, “parlerait”, et d’une manière que les hommes pensent pouvoir comprendre. Comment est‑ce possible ? Quelles instances se revendiquent comme les interprètes de Dieu ? Et comment interpréter les silences de ce dernier ? Alfred Bodenheimer, spécialiste des études juives, Michael Seewald, théologien catholique, et Thomas Bauer, spécialiste en études islamiques, livrent une réflexion sur la communication entre Dieu et les hommes. Ils insistent chacun sur des aspects différents, littéraires, historico-culturels, ou théologiques, de telle sorte qu’émerge un kaléidoscope interreligieux mais également interdisciplinaire. »

ORF.at (radio autrichienne), article et interview des auteurs disponibles sur ce lien .

 

Biographie des auteurs

 

Alfred Bodenheimer est professeur en histoire des religions et en études juives à l’Université de Bâle. Il est l’auteur de nombreux essais et études sur l’histoire et la tradition hébraïques.

 

Michael Seewald est professeur d’histoire du dogme à l’Université de Münster. Il a reçu plusieurs prix pour ses travaux de recherche en théologie. Son livre sur l’évolution du dogme dans l’Église catholique a été traduit et publié en français aux Éditions du Cerf.

 

Thomas Bauer est professeur d’études arabes et islamiques à l’Université de Münster. Il a reçu le prix Leibniz (la plus prestigieuse récompense pour la recherche en Allemagne) pour son œuvre La culture de l’ambiguïté. Une autre histoire de l’islam, à paraître bientôt en français chez Éditions Fenêtres. Pourquoi il n’y a pas eu de Moyen-Âge islamique, lauréat du prix allemand WISSEN!, est quant à lui déjà disponible en français dans notre catalogue.











 

135 vues0 commentaire

Comments


bottom of page