La paix intérieure en islam
- Éditions Fenêtres

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Dans les pas de Said Nursi
Perte de repères et de sens, anxiété, dépression ; ces maux ne datent pas d’aujourd’hui. Said Nursi, penseur musulman du XXème siècle, mettait déjà en garde contre les effets du matérialisme excessif et de la laïcisation à marche forcée de son pays, la Turquie. Si les auteurs de l’époque n’utilisaient pas encore le terme de santé mentale, celle‑ci se trouve pourtant au cœur des Épîtres de Lumière (Risale‑i Nur), rédigés entre 1926 et 1949 par un Said Nursi exilé ou en prison. Cette œuvre constitue un puissant témoignage de résilience, de la part d’un homme qui a subi les pires épreuves, et démontre que la foi peut encore servir de bouée salvatrice à l’ère moderne. Zuleyha Keskin nous offre une plongée passionnante dans la vie et les enseignements de Said Nursi, dont elle dégage avec brio la singularité et l’importance. Ce livre offre donc des outils réalistes et adaptés aux réalités des croyants d’aujourd’hui, puisés dans les enseignements du Coran et la vie du Prophète, pour accéder à la paix. À la croisée de l’islam, de la spiritualité et de la psychologie, Zuleyha Keskin apporte une contribution originale à la littérature sur les penseurs musulmans contemporains, et plus largement au domaine des études islamiques, de la théologie, de la philosophie et de la réflexion sur le bien‑être.
L’extrait du livre (pages 53-57)
Une vie mouvementée
Nursi est né en 1877 à Nurs, un village de la province de Bitlis, actuellement située dans le sud‑est de l’Anatolie. Ce village, auquel Nursi doit son nom, est devenu à son époque un véritable centre de connaissances et de sagesse, grâce aux services d’éducation fournis à la population.
Dès son plus jeune âge, Nursi a fait preuve d’une intelligence et d’une facilité à apprendre déconcertante ; il a terminé le cursus habituel de la madrassa (école religieuse traditionnelle) en obtenant son ʾiǧāza (diplôme) à quatorze ans[1]. Nursi était célèbre pour sa mémoire sans faille, et ses capacités extraordinaires lui ont valu le surnom de Bediüzzaman, qui signifie « prodige du siècle[2] ».
En étudiant dans plusieurs madrassas différentes, Nursi a constaté un problème au sein du système éducatif : les madrassas refusaient d’enseigner les sciences modernes, et de nombreuses écoles laïques ont commencé à émerger. Nursi affirmait que les madrassas, les mektebler (singulier mekteb, nouvelles écoles laïques) et les tekkeler (sg. tekke, établissements soufis) devaient impérativement collaborer pour ne former qu’un seul et même système éducatif[3]. « Il estimait que les désaccords et les conflits entre les trois constituaient une cause majeure du retard de la civilisation musulmane[4]. » Cette réflexion l’a poussé à créer une université appelée Medresetü’z‑Zehra dans les provinces de l’est du pays, sur le modèle de l’Université al‑Azhar en Égypte[5]. C’est pour mener à bien ce projet qu’il s’est rendu à Istanbul en 1907, mais l’établissement n’a jamais pu voir le jour en raison du déclenchement des guerres balkaniques.
Les années qui ont précédé la fin de la Première Guerre mondiale ont vu les dernières décennies de l’Empire ottoman. Dans la vie de Said Nursi, cette période correspond à celle de l’« ancien Said », comme il l’appelle, où il était « investi dans la vie sociale et politique et espérait servir la religion de l’islam en faisant de la politique[6] ». Au début de la guerre, il prend une part active au conflit en menant les forces des milices ottomanes sur le front caucasien contre l’invasion russe. En mars 1916, il est fait prisonnier de guerre et emmené à Tbilissi, qui faisait alors partie de l’Empire russe, puis à Kostroma, à 320 kilomètres au nord‑est de Moscou. Après deux ans d’emprisonnement, au début de l’année 1918, il réussit à s’échapper et retourne à Istanbul[7]. Peu après, la défaite de l’Empire ottoman entraîne l’occupation d’Istanbul et de certaines parties de la Turquie par des forces étrangères, telles que l’Angleterre, la Grèce et l’Italie[8]. Cependant, en 1923, le vent tourne de nouveau et la Turquie remporte la guerre d’indépendance. Bien que cette victoire ait remonté le moral des Turcs, Nursi se sent quant à lui désespéré par ce qu’il voit dans le pays. Il explique qu’un « courant d’athéisme abominable et sournois tente de corrompre, d’empoisonner et de détruire[9] » l’esprit de son peuple. Nursi a clairement perçu les menaces qui pèsent sur les croyants. Invité à Ankara, il rencontre les membres du gouvernement national et, au bout de huit mois sur place, il comprend que la voie suivie par le gouvernement alors en place n’est conforme ni à l’islam ni à ses enseignements. Il sait également qu’il ne pourra ni changer ni s’accommoder de cette situation[10].
Déçu par ce qu’il a vu, en avril 1923, il prend le train depuis Ankara jusqu’à Van, où sa vision change complètement. Plus tard, comprenant à quel point son retour à Van a marqué une étape importante, Nursi qualifiera ce voyage d’« émigration interne[11] ». Avec le recul, il prendra conscience que les difficultés qu’il a traversées lui ont permis de cristalliser ses idées et de donner naissance au « nouveau Said[12] ». Ce nouveau Said a tourné le dos à la politique, et considérait que, pour résoudre les problèmes du monde musulman, il fallait « sauver et renforcer la croyance religieuse, qui formerait la base du renouveau et de la reconstruction[13] ». Il s’est également rendu compte que les sciences et la philosophie « humaines » qu’il avait lui‑même étudiées ne permettaient pas d’atteindre la vérité, et a décidé d’adopter le Coran comme seul guide[14]. La vie personnelle de Nursi, elle aussi, a considérablement changé, puisqu’il s’est mis à consacrer plus de temps à adorer Dieu : il passait ses nuits en prière et ses journées en méditation (tafakkur)[15].
Bien que Nursi ait pris ses marques dans sa nouvelle vie calme et solitaire, les autorités ne l’ont pas laissé souffler. En 1925, la révolte menée par Cheikh Said Piran (m. 1925) dans les provinces de l’est de la Turquie contre le gouvernement d’Ankara entraîne des conséquences pour Nursi, alors même qu’il s’opposait à ce soulèvement. Par précaution, il est envoyé en exil à l’ouest de l’Anatolie et passera les trente‑cinq années qu’il lui reste à vivre en exil[16]. En dépit des épreuves traversées durant cette période, Nursi a rédigé une grande partie de son œuvre au cours de ces exils et de ces incarcérations[17].
D’exil en exil, et emprisonné d’une province turque à une autre, Nursi a pu constater les stigmates de la laïcisation du pays. Les tekkeler et les madrassas fermées. Les livres devenus indisponibles en arabe, même le Coran – l’alphabet latin seul était autorisé. L’interdiction du port d’un couvre‑chef, à l’exception du chapeau à l’européenne, de sorte que même l’apparence de la population semblait différente. En effet, porter un turban ou un fez (chapeau ottoman) était désormais considéré comme une infraction pénale et puni par la loi[18]. On peut dire que Nursi a assisté au cours de sa vie aux plus grandes révolutions « de l’histoire turque, mais également de l’histoire de l’humanité[19] ».
La Turquie changeait très rapidement, si bien que l’exil de Nursi l’éloignait non seulement de sa famille, de ses amis et de son village, mais son pays lui devenait également étranger. Après vingt‑cinq ans d’exils, de prison et d’oppression, à 73 ans, Nursi présentait une figure chétive, affaiblie par l’âge et les épreuves. Durant les dix dernières années de sa vie, les contraintes qui pesaient sur lui ont été assouplies, bien que les forces de l’ordre aient continué à lui causer quelque souci. Il est mort le 23 mars 1960, à 83 ans. Malgré son décès, le gouvernement percevait encore Nursi comme une menace ; il a donc retiré son corps de sa tombe pour le transférer dans un endroit tenu secret[20]. Son lieu de sépulture reste inconnu à ce jour.
[1] Şükran Vahide, « The life and time of Bediuzzaman Said Nursi » The Muslim World LXXXIX (1999), p. 209.
[2] Mustafa Balci, Bediüzzaman Said Nursi “Wonder of the Age” (New Jersey, Tughra Books, 2011), p. 18.
[3] Şükran Vahide, An Intellectual Biography of Bediüzzaman Said Nursi, p. 45.
[4] Ibid., p. 215.
[5] Said Nursi, « 14. Şuâ » dans Şuâlar (Istanbul, Şahdamar, 2014), p. 485. NdT : Azhar signifie en arabe « le plus lumineux ». En choisissant son féminin (Zehra), Nursi espérait que l’université d’Orient qu’il projetait de fonder au cœur du Kurdistan serait féconde et éclairerait l’ensemble des musulmans d’Asie. Bien que le projet ait été approuvé à deux reprises, d’abord par le sultan puis par le parlement de la jeune République, il resta l’un des rêves inachevés de Nursi.
[6] Zeki Sarıtoprak, « Islam and Politics in the Light of Said Nursi’s Writings », Islam and Christian-Muslim Relations 19, n° 1 (2008), p. 113-126.
[7] Ian Markham, Engaging with Bediüzzaman Said Nursi: A Model of Interfaith Dialogue (Farnham, Ashgate Pub, 2009), p. 4.
[8] Mustafa Balci, Bediüzzaman Said Nursi “Wonder of the Age”, p. 77-78.
[9] Said Nursi, « 23. Lem’a », p. 221.
[10] M. Hakan Yavuz, Islamic Political Identity in Turkey (Oxford, Oxford University Press, 2003), p. 154.
[11] Ibid.
[12] Şükran Vahide, « The Life and time of Bediuzzaman Said Nursi », p. 215.
[13] Şükran Vahide, An Intellectual Biography of Bediüzzaman Said Nursi, p. 177.
[14] Said Nursi, « 28. Mektup », p. 402.
[15] Şükran Vahide, An Intellectual Biography of Bediüzzaman Said Nursi, p. 178.
[16] Andrew Rippin, The Islamic World (Londres, Routledge, 2008), p. 398.
[17] Safa Mursel, « Opening address » dans Panel I (Istanbul, Sözler. 1993), p. 20-21.
[18] Şükran Vahide, An Intellectual Biography of Bediüzzaman Said Nursi, p. 190-191.
[19] Ibrahim Canan, « The Chief Questions Facing the Islamic World and their Solutions According to Bediuzzaman », p. 78.
[20] Ian S. Markham et Suendam Birinci Pirim, An introduction to Said Nursi: Life, Thought and Writings (Farnham, Ashgate, 2011), p. 16.
Zuleyha Keskin est chercheuse et maîtresse de conférences en études islamiques contemporaines au Centre for Islamic Studies and Civilisation (CISAC), à l’université Charles‑Sturt, en Australie. Ses travaux portent notamment sur la spiritualité et la théologie islamique, et tissent des liens avec la psychologie. Elle dirige également des revues scientifiques qui mettent en avant la recherche sur ces sujets.
Événements
Le mercredi 22 avril à 18h30, nous serons présents à l’Institut Français de Civilisation Musulmane de Lyon pour présenter La paix intérieure en islam de Zuleyha Keskin. Cette présentation sera l’occasion d’un échange entre Mehmet Balsever et le professeur Francesco Chiabotti (Inalco/Cermom).




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