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Entretien avec Francesca Bocca-Aldaqre

Dernière mise à jour : 30 sept. 2023

À l'occasion de la publication de Sous ses pas naissent les fleurs : Goethe sur le chemin de l'islam (Éditions Fenêtres, 2023) coécrit avec Pietrangelo Buttafuoco.

Goethe et l'islam

Comment l’idée derrière ce livre a-t-elle germé ?

Francesca Bocca-Aldaqre : J’ai longtemps réfléchi à cet ouvrage avant qu’il prenne sa forme actuelle. J'ai lu le Divan occidental-oriental de Goethe quand j’avais quatorze ans, et il m’a profondément marquée. Ayant grandi dans une petite ville d’Italie, c’était ma première rencontre avec des personnages, des thèmes et des contenus musulmans. À l'époque, cela me semblait étrange et presque paradoxal qu'un auteur allemand se sente inspiré par un endroit aussi lointain que la Perse ou le monde arabe. J'ai toujours été profondément fascinée par l'allemand – autant comme culture que comme langue - et je n'aurais jamais pensé que ces deux « mondes » pourraient s’enchevêtrer. Puis, par des chemins complètement différents, j'ai rencontré à nouveau l'islam et la langue arabe. Cela m'a poussé à revenir une fois de plus à Goethe et à me demander : que savait-il de l'islam et, plus important encore, que croyait-il de l'islam ?

Que nous apprend votre livre sur la place de l'islam en Europe ?

FBA : Je pense que ce livre propose une perspective très importante. Même s'il se penche sur une histoire qui appartient au passé, c'est une sorte de manifeste pour nous, musulmans européens, qui souligne que nous appartenons au monde européen. Nous ne représentons peut-être pas la majorité de la population, mais nous avons une solide histoire sur ce continent qui s'étend sur un millier d’années. De plus, l'islam peut être un élément de réflexion, et plus encore, une source de culture pour l'Europe. Dans la crise actuelle de la postmodernité que nous traversons, je pense que la possibilité que l'islam soit un facteur de renouveau et de contribution à la pensée occidentale n'a pas encore été correctement considérée.



Francesca Bocca Al-Daqre

Comment votre livre s'inscrit-il dans la littérature existante ? A-t-il remis en cause les conceptions existantes concernant la spiritualité de Goethe ? S'est-il appuyé sur des travaux antérieurs sur Goethe et l'islam ?

FBA : Il existe une abondante littérature sur le thème de Goethe et de l'islam. Il y avait deux positions principales dans ces ouvrages : soit Goethe était seulement intéressé académiquement par le monde arabo-persan comme de nombreux orientalistes, soit il incorporait certains aspects de l’islam dans sa propre religion syncrétique. J’étais étonnée que personne ne semble même entretenir l’idée que Goethe aurait pu réellement croire en la vérité de ce qu’il disait, faisant de lui de facto un musulman – même s'il n'était pas le plus pratiquant ou le plus stéréotypé des musulmans. C'est pourquoi j'ai décidé de recommencer le travail à zéro et de revenir aux propres œuvres de Goethe. J'étais sûre qu’on avait manqué ou négligé quelque chose d'important, et je pense que le résultat montre que cette intuition avait une part de vérité.


Lors de votre traduction des concepts et du vocabulaire de Goethe de l’allemand à l’italien, avez-vous rencontré des difficultés dans le passage d’une langue à l’autre ?

FBA : La traduction était extrêmement difficile pour moi. L'allemand n'est pas ma langue maternelle, mais ayant vécu et étudié en Allemagne pendant sept ans dans le cadre de ma maîtrise et de mon doctorat, je me suis habituée à la langue. Devoir « revenir » pour réfléchir à ces concepts en italien n'a pas été facile. Comme l'italien et le français sont très proches, je pense qu'un exemple peut être particulièrement approprié. Goethe écrit sur sa propre définition de l'islam en utilisant le mot « Ergebung » (abandon). J'aime beaucoup ce mot, car il suggère une confiance paisible et un état spirituel. Cependant, le mot utilisé en italien pour tenter de « traduire » l'islam est l'équivalent, en français, de « soumission ». C'est un mot que j'essaie d'éviter, car son usage transitif peut impliquer que l’on peut « forcer » quelqu’un à se soumettre, et alimente les stéréotypes autour de « l'islam, la religion de l'épée ». J'ai donc décidé de parler d’« abandon » comme d' « Ergebung », mais ce mot a ses propres limites.


Quels types d’archives avez-vous utilisés et quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

FBA : La référence centrale de cette étude était les œuvres complètes de Goethe, éditées sous le nom de Weimarer Ausgabe. C’est presque impossible de trouver cet ouvrage en Italie, et un professeur allemand à la retraite a eu l’amabilité de me l’envoyer de Francfort. Composé de 250 volumes en police gothique, il regroupe les travaux publiés de Goethe mais également ses journaux personnels, ses notes manuscrites, et tout autre écrit qu’il fut possible de préserver après sa mort. La principale difficulté que j’ai rencontrée lors de mon étude de ce corpus était la quantité impressionnante d’écrits à lire page par page, avec l’espoir de tomber sur une référence à l’islam. Finalement, j'ai dû marquer manuellement des centaines de pages, puis numériser les résultats dans une chronologie cohérente de l'engagement de Goethe avec l'islam.


Comment votre livre a-t-il été reçu en Italie ? Quel public a-t-il touché ? Comment a-t-il été reçu par les chercheurs travaillant sur Goethe, et ceux travaillant sur l'islam ?

FBA : J'ai été assez surprise que le livre ait été davantage lu par des penseurs et des écrivains de la philosophie contemporaine que par des spécialistes de Goethe ou des islamologues classiques. Malheureusement, l'islam en Italie est étudié de manière très réductionniste ; soit les chercheurs travaillent sur l'histoire de l'islam dans le passé lointain, par exemple sur les musulmans en Sicile ou les pirates en Méditerranée, soit ils adoptent une approche très sociologique de l'islam contemporain, le liant principalement au phénomène de l'immigration. Avec une telle perspective, un livre parlant d'un musulman européen d'un passé plutôt lointain ne pouvait pas « coller au récit ».


Comment ce livre s’inscrit-il dans vos nombreuses publications ?

FBA : Mon intérêt principal se situe au carrefour entre l'identité européenne, l'islam et les arts. Ce livre était donc une opportunité incroyable de les réunir dans une seule biographie. En dehors de quelques publications académiques plus « ennuyeuses », mon travail touche de manière explicite ou implicite à un ou plusieurs de ces domaines. Par exemple, mon livre Nietzsche in Paradiso (Mimesis, 2021) qui sera bientôt traduit en français par Éditions Fenêtres, prend la forme latine classique des « vies parallèles » comparant les biographies, les pensées et les événements de deux personnages pour chaque chapitre, l'un appartenant au monde musulman et l'autre au monde occidental. Les personnages peuvent être historiques ou issus de fictions, visibles ou invisibles.

Un autre livre, dans un style complètement différent, s’intitule Non amo chi tramonta (Je n’aime pas les choses qui disparaissent, CartaCanta, 2020). Il s’agit d’un recueil de poésie inspiré par l'islam - le titre lui-même est une citation directe du prophète Abraham dans le Coran (6:76) - mais dans le langage de la poésie contemporaine (extrait).

La relecture de la culture européenne à la lumière de l'islam est peut-être mon domaine de prédilection ; c’était le cas d'une pièce de théâtre que j'ai écrite, mise en scène par Matteo Capobianco et jouée à Novare, en Italie, l'année dernière. Intitulée « Le ore delle spose » (Les heures de mariage), elle prenait l’apparence du conte classique folklorique européen Barbe Bleue. Mais, en réalité, c'était une histoire mystique sur le soi (nafs) et l'esprit (ruh) deux concepts clés de l'islam.


Quels sont vos projets actuels ?

FBA : En ce qui concerne l'écriture, le projet qui monopolise mon attention est un manifeste dont le titre provisoire est Italian Islamic Identity. En Italie, nous vivons une période très populiste, pas seulement au sens politique, et l'islam n'a pas encore une identité propre. Le manifeste parlera de la destruction du passé des musulmans italiens, des orientations pour notre avenir et quelques observations sur la façon dont notre identité nationale et notre littérature - de Dante à Manzoni, de la gastronomie à l'architecture - présentent des défis spécifiques pour l'émergence d'un islam italien. Côté enseignement, je lance en septembre un symposium d'artistes musulmans en Italie. Le domaine de l'esthétique et de la communication de l'islam à travers l'art, je pense, peut être le moyen le plus prometteur de communiquer notre identité.


FRANCESCA BOCCA-ALDAQRE est chercheuse en théologie, poète, et professeure de civilisation islamique à l’Université Vita-Salute San Raffaele et de culture arabe à la Società Umanitaria. Elle a fondé l'Istituto Islamico di Studi Avanzati.

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